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Entretien avec Amar Hamoudi : Notre langue doit être notre raison de vivre

dimanche 9 octobre 2005, par Mazighuc

Croiser, même par hasard, un bonhomme comme Amar Hamoudi est un vrai plaisir. Il fait partie de ces gens qu’on adopte rapidement. D’une culture très large car d’une nature très curieuse. Cet adepte de la joie de vivre, de la l’amitié sacrée, de la communication et du dialogue, un bonhomme qui s’intéresse de très près à tout ce qui l’entoure ; des civilisations les plus anciennes jusqu’aux dernières conquêtes de l’espace, il n y a rien qui ne puisse l’intéresser, et la trentaine d’années d’exil n’a altéré en rien l’amour qu’il porte à sa Kabylité dans tous ses sens !

Rencontré au tour d’un ameqful s seksu n temz’in (couscous à base de semoule d’orge) venu directement de tamurt et d’une bonne bouteille de Sidna Yevrahim El Xalil. La discussion n’avait rien d’une interview minutieusement préparée. Je savais qu’il venait de boucler son nouvel album, dans un studio parisien, après - tenez-vous bien- plus de vingt ans de silence. Nous avons parlé de tout et de rien, sauter d’un sujet à un autre : tamazight langue nationale et officielle bla qessam lerzaq, la concorde civile, la réconciliation de Boutef, la charte qui lui permettra de régner à vie sur notre destinée, le mouvement citoyen, les dialoguistes, les anti-dialoguistes, la manne pétrolière et les milliards de dollars qui ne serviront à rien pour sortir ces millions d’Algériens de la misère et la pauvreté, la religion, le hasard, le mektoub, la métaphysique, la nostalgie de l’âge d’or de la chanson kabyle, les chanteurs à reprises...Tout passe.

Trouver le temps de placer une petite phrase quand tout le monde parle à la fois est un vrai parcours du combattant. Mais dès que l’artiste commence à gratter les cordes de son mandole, un silence religieux s’installe. On découvre alors un poète de talent. Sa manière d’écrire nous invite à lui prêter les deux oreilles ; ses rimes sont respectées mais n’ont rien de classiques, un style qui lui est propre, comme on peut très bien le noter dans « acu n lh’al », la chanson phare de l’album. Sa musique est profondément recherchée et joliment travaillée, la voix chaude et grave.

L’entretien était ponctué par un grand nombre de chansons et spécialement celle de ce nouvel album. J’ai ensuite, recollé les morceaux avec un peu d’humour. Voici, pour les lecteurs de Kabyles.com, l’essentiel de la rencontre.

Mazighuc : Amar Hamoudi, azul fell-ak, amek tettilid’ ?

Amar Hamoudi : Azul a Mazighuc, je suis en pleine forme.

Je le vois très bien, il suffit de constater le nombre d’assiettes que tu as mangé de ce Seksu n temz’in !!!

Ah non ! Seksu n temzin, est un voyage gratuit ar tmurt. Je remercie notre ami Saïd d’avoir pensé à nous !

La rencontre d’aujourd’hui n’est pas le fait du hasard...

Le hasard n’existe pas... pense un peu lemmer ulac seksu n temz’in

Comment ça ?

C’est-à-dire ! Le hasard est quelque chose qui a travaillé à notre insu. Si on remonte le hasard jusqu’à la source, on s’aperçoit qu’il est inévitable. Les choses bougent, et tout ce qui bouge provoque un changement, des résultats, des effets...

C’est de la philo ton truc non !

De la métaphysique et de la logique, même si la logique n’est pas une science exacte.

Un exemple ?

Très simple, quand tu bouges ta main pour telle ou telle raison, il y a toute une série de choses qui bougent avec. Tu lèves ta main, tu ouvres ta fenêtre, l’air nouveau entre, et du fait de sa fraîcheur et de sa contenance en oxygène l’air frais chasse l’ancien, qui est plus léger, parce qu’il contient moins d’oxygène et toi tu respires mieux...tu irrigues ton cerveau qui travaillerait mieux, je schématise.

Ce n’est plus de la philo, tu me fais une crise mystique comme dirait Fellag !

Non, je te parle de la continuité des choses. Si une main ouvre une fenêtre cela engendre toute une série d’actes derrière, imagine un peu ce que peut faire une boule de 510 millions de Km2 qui tourne à une vitesse de 1600 km/h, (notre chère terre, à laquelle nous appartenons et non l’inverse).

Alors tu ne crois pas au fameux mektoub, ne dit-on pas en kabyle « u heqq ayen yuran »

Ayen yuran ... par qui et en quelles circonstances ? Il n y a pas plus enclin à devenir fataliste que de se laisser berner par toutes ces choses que l’on suppose tracées d’avance. Tout est forcément le résultat de quelque chose.

Je crois que je n’ai pas seulement affaire à un chanteur !

On ne peut pas vivre dans une société en ignorant ce qui s’y passe.

Si je te comprends bien, c’est que tu t’es retiré de la scène artistique depuis longtemps pour te donner le temps de bien observer la société.

Pas uniquement, car pour bien « observer » la société, il faut des siècles. Mais une petite partie, peut-être bien...

Est-ce vraiment la raison profonde de ton retrait ?

Profonde je ne sais pas, mais quand on a travaillé avec de grandes pointures de la musique à l’image de Boudjmia Merzak, Mokadem, Khalfa, Kamel Hamadi, et bien d’autres... je ne me voyais pas en train de faire des trucs uniquement avec une derbouka et une guitare ; cela s’appelle de la régression. Il vaut mieux s’accorder un break.

Je ne te suis pas bien !

Ecoute quand tu as travaillé avec des musiciens comme ceux cités en haut, et qu’après, un producteur te propose de revenir au style derbouka-guitare pour éviter de dépenser dans la production, alors là je ne vois pas d’autres solutions que de m’éloigner de ce genre de système.

Et ça a changé depuis !

Oui...Je me suis donné les moyens de faire ce qui me plait, c’est la raison de mon retour !

Est-ce un come back rêvé !

Oui, mais aussi réalisé.

Nous y voilà donc ! Un album qui se pointe après un long silence, c’est quand même très rare, qu’est-ce que ça présage ?

(Rires) le silence était pour moi une manière de prendre du recul, réfléchir, et observer ce qui se passe et dans la chanson kabyle et dans la société en général.

C’est un retour très réfléchi, si je comprends bien ?

La musique est une passion pour moi, la culture berbère un monument auquel il ne faut pas hésiter à apporter sa pierre à l’édifice, chaque fois qu’on se sent capable de le faire.

C’est quoi la chanson pour toi ?

La chanson doit rester une pratique d’art qui se doit non seulement de distraire - ce qui est son rôle premier- mais aussi de faire rêver, de voir loin, de communiquer, de décrire un monde idéal, bon et juste. La société avance grâce à l’artiste, car en plus de ses dons purement artistiques, il a le pouvoir de dénoncer les injustices, les inégalités, les abus, les transgressions, la bêtise... même si c’est au péril de sa vie. Les preuves foisonnent dans ce sens et tu le sais bien.

Et la chanson kabyle dans tout ça ?

Franchement, je pense que son mérite est très grand. Qui peut nier le combat qu’ont mené les chanteurs kabyles depuis des années pour la reconnaissance de notre identité, notre culture, notre langue... Notre langue, laisse-moi répéter cette phrase qui est pour moi la plus belle du monde MA LANGUE. Ce n’est pas à toi que je vais apprendre l’importance d’une langue ; car ce n’est pas seulement un outil qui sert à communiquer par une suite de mots, mais bien évidemment une façon profonde de penser, donc une façon de vivre et de peser dans le monde ; tu vois, pour ne pas faire long, laisse-moi simplement te dire que le problème de langue est capital ! Son écriture est vitale car de là viennent, l’histoire, la culture, et les paramètres pour mesurer sa civilisation. Notre langue doit être notre raison de vivre, n’en déplaise à certains. Donc pour revenir à ta question à propos des chanteurs kabyles : ils ont su toucher les masses populaires et éveiller les consciences qui somnolaient. L’intellectuel, l’universitaire ne peuvent s’adresser qu’à une certaine frange de la société, mais le chanteur, lui s’adresse à un public très large, surtout à cette mère qui nous a donné la vie.

Quelle est ton appréciation de la chanson kabyle de ces derniers temps ?

Tu sais, je crois que notre chanson ressemble étrangement à une fontaine ; les fontaines des villages kabyles que les villageois entretenaient parce que source de vie, de rencontres, d’intimités...Et bien dis-moi s’il te plait ce qu’il en reste actuellement ! Une petite poignée qui essaie tant bien que mal de les entretenir contre vents et marées.

Pessimiste alors ?

Pas à ce point, mais il faut quand même noter que la chanson kabyle traverse une crise de création, de contrainte et surtout de censure.

Penses-tu notamment aux chanteurs à reprises ?

Entre autres, mais il y a aussi ceux qui ne donnent aucune espèce d’importance ni à la musique, ni aux arrangements, pis encore quand le texte n’a ni queue ni tête. On ne doit pas chanter que pour chanter. Les chanteurs à reprises ne sont ni à plaindre ni à blâmer ; il me semble tout à fait admissible et compréhensible que quelqu’un répète les textes des autres s’il n’est pas à même d’en créer de nouveaux, les siens, car c’est une très bonne façon de faire face aux raymen qui envahissent notre culture musicale.

Je te sens nostalgique à la chanson des années 80 ?

Je suis assez éclectique, la musique pour moi représente un monde serein et zen. La nostalgie fait partie de moi-même. J’écoute encore Cheikh El-Hasnaoui, Chérif Kheddam, Slimane Azem, Hnifa, Zerrouki Allaoua, Taleb Rabah et bien d’autres avec autant de plaisir qu’il y a 20 ans ou plus.

Que représentent-ils pour toi ?

Ce sont nos classiques, nos ténors. Ils font partie de notre patrimoine qu’il faut à tout prix sauvegarder. Malheureusement nous avons au fil du temps perdu l’essentiel de nos repaires ; parce que nous n’avons pas la culture du classique. Pense que si tu enlèves les paroles à la musique de Chérif Kheddam, celle-ci pourrait s’écouter comme du Beethoven, du Bach, du Vivaldi, du Mozart ou autre...

J’ai complètement zappé un truc ! Tu n’as plus rien à vendre ou quoi ?

Si, si, même si le mot « vendre » n’est pas très adéquat, je ne suis pas un marchand de tapis ; je préfère parler de certaines conjonctions circonstancielles qui font que je dois parler de mon nouveau produit qui comme tu le sais est fin prêt à être mis dans les bacs. Tu vois c’est un hasard inévitable.

Justement, qu’apporte Amar Hamoudi pour ce gigantesque monument ?

Sans fausse modestie, je crois que j’apporte là, le fruit de plusieurs années d’observation, de réflexion et de travail.

Revenons un peu à ton album, qu’en est-il côté thèmes ?

L’album comporte huit titres, les thèmes tournent autour de la société.

Peux-tu être plus précis ?

Les textes traitent de la transgression, de l’abus de pouvoir, de la misère sociale, de l’injustice, des tabous qu’il faut casser, et bien entendu du noble sentiment qu’est l’amour. Laissons le public juger.

La sortie de l’album est prévue pour quand ?

Autour de fin septembre en Algérie chez les Editions Akbou music, en France je vais probablement créer une boite de production et ainsi faire d’une pierre deux coups.

Qui s’appellera ?

LBDM

Qui signifie ?

Les Berbères Du Monde.

Un site internet ?

Oui, il faut aussi vivre avec son temps

Bon vent l’artiste

Entretien réalisé par Mazighuc En Septembre 2005

2 Messages de forum

  • bonne chance a Amar, tu le mérites bien Slimane.

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  • Je trouve dommage de ne pas pouvoir écouter des extraits de cet album, AMAR HAMOUDI est l’un des rares chanteurs au monde, si ce n’est l’unique à faire des réglages de mondoles avec 4 cordes 6 é ( mi grave) dont un do (basse) comme si du fond de sa gorge il y a un turbo.Je te remercie amar hamoudi au nom de tous mes amis pour ce plaisir immense et cette verve d’un art et d’un berbèriste de coeur et de sang.Je te suis à fond même si mon nom ne te dira peut-être pas grand chose, mais un jour peut-être qui sait ?... Fais-nous rêver car du rêve sort le réel et comme tu l’as dit dans ton entretien un artiste doit savoir faire cela et dénoncer les injustices, ce dont nous regorgeons ET DIEU DANS TOUT CA ? ...tura ula d tjur neqent tu me diras... ADIEU.KAMAL TIGZIRT.

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