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mardi 24 juin 2008, par Djaffar Benmesbah
La lettre ouverte aux... était son dernier album, son dernier cri. Il est resté des mois durant associé à l’alternance du jour et de la nuit. Son écho retentissait à chaque instant comme un coup de feu dans les foyers, les transports publics, les cafés, les bistros. Non seulement les cœurs et les consciences mais aussi les abysses terrestres et les profondeurs du ciel ont reçu les ondes de la sévère homélie du poète.
La lettre ouverte aux... est une chanson longue et éloquente, ce qui n’était pas vraiment inattendu puisqu’il s’agit de confession, de leçon. Le début est un intéressant documentaire sur les protagonistes du drame, d’abord sur bêtise du gouvernement et sa composante hétéroclite, ensuite sur le carnaval religieux dans lequel couvent les périlleuses clowneries des islamistes égocentriques. Arabistes et islamistes qui se manipulent tantôt se coudoient tantôt s’entrechoquent. La suite décrit la nature fourbe de l’état avec le ricochet des articles 2 et 3 de la constitution qui attendent de vous voir survivre à la folie meurtrière islamiste pour vous spécifier votre statut d’infra citoyen. Un piège qui vous guette et attend de vous faire culbuter 14 siècles en arrière. Un piège qui n’altère en rien la fermeté des opinions du rebelle. Substituer l’Algérie à une langue et une religion est profondément réducteur et réactionnaire. Alors lui pour tamazight, il se rebelle aujourd’hui encore, sept ans après sa mort.
"Rebelle", c’est dans la fougue de sa tumultueuse jeunesse que ce qualificatif lui est promis, devenu aujourd’hui son patronyme. L’engagement lui est imposé comme une fulgurance. Riche en admirateurs, il avait balayé l’argument opportuniste qui importait aux politiques véreux de s’accaparer de la fameuse devise des courtiers de Wall Street "Sois aimable avec tout le monde jusqu’à ce que tu gagnes un million de dollars, après c’est tout le monde qui sera aimable avec toi".
Matoub faisait la guerre parce qu’il avait des ennemis, il avait des ennemis parce qu’il avait des principes. La kabylité dans son souffle n’est pas issue d’une corrélation géographique de fortune ou de hasard, il est né Kabyle, de ce fils d’Amazigh né contre Rome.
La lettre ouverte aux connards, aux dévots ladres, aux Néron qui ne s’investissent que sous l’éclat des feux nous offre le miel d’une beauté musicale qui se laisse aller aux aveux, lacérée par tant de déboires sentimentaux.
Le mendole, interlocuteur en qui il trouve approbation et refuge le met à l’abri des griefs de l’illusion quand tourbillonne dans d’émouvantes norias le souvenir de l’aimée. Le visage de l’aimée nous aide à faire reculer la langueur de l’ébène et l’obscurité que provoque la folie politique. Le souvenir de l’être cher parvient à vaincre nos défiances, il nous procure quelques instants de bonheur.
Son dernier appel reflète son époque, ses contradictions et ses mouvements, il trahit son âme saturée de souffrances et d’inquiétudes, tant de déchirements qu’il partage avec ses semblables.
Lounès Matoub est assassiné, des mutants lui ont ôté la vie, sa tache absoute de haine est violée ; le renoncement, la démission et les trahisons le condamnent à nous revenir inopportunément comme un apatride dans les insolences groupées des folles ambitions des hommes.
Matoub a laissé sa force dans la mémoire de ceux qui l’ont connu le temps d’un spectacle. Lors d’un gala à la salle Atlas, un cafetier de la rue Tanger, un quartier d’Alger centre lui a été présenté. Il se prénomme Nacerdine. Il est aimé et affublé d’un sobriquet "Sardina" Quand on entend aujourd’hui Sardina l’arabophone seriner les refrains de Matoub en lui empruntant l’accent, on réalise ce qui reste vivant de la mort quand humiliée elle s’en va sans avoir réussi à tout emporter.
Les amis prescrits à Matoub après sa mort nous déroutent, à croire qu’il a vécu parmi d’étranges créatures. Dire que Lounès est mort, pour paraphraser Brel, dire qu’il est mort Lounès, dire qu’ils lui ont inventé des amis pour son enterrement.
Matoub est mort et ses expressions prennent désormais le caractère italique de la typographie quand nous les reprenons pour donner du mordant à notre combat, nous fredonnons ses airs pour donner de l’éclat à notre reconnaissance, à notre gratitude envers les martyrs, tous les martyrs de la démocratie. Sa voix accompagne la ligne continue de la résistance.
Yibbwass lemer a neddukel, idurar ad rmimzen, [1].
Toute lutte a besoin d’unité, son efficacité en dépend. Écrire et parler pour n’exprimer que des doutes, des regrets et des désillusions c’est s’inscrire dans le camp des hères coupables dans la continuité du drame.
Matoub est parti sans être absent, il reste parmi les bonnes volontés qui donnent un contenu fécond au mouvement citoyen. Son chant assure le renouvellement de sa consistance. Son souffle demeure porteur de couleurs d’espoir, il porte la colère des revendications légitimes et justes. Il est vraiment le verbe de la résistance.
Djaffar Benmesbah - pour kabyles.net
Ne pas reproduire sans autorisation (NDLR)
[1] un jour si nous nous unissons, les montagnes frémiront
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