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Révélations d’un ancien détenu d’opinion : Lambèse : l’Acaltraz médiéval

lundi 21 mai 2007, par Arezki Ait Larbi

« Pièce à conviction »

Ce document, qui a valu au journaliste Arezki Aït-Larbi un mandat d’arrêt et une condamnation par défaut à six mois de prison ferme en 1997, a été publié dans l’hebdomadaire l’Evénement (N° 162 - Semaine du 2 au 8 avril 1994).


Le 5 juillet 1985, l’Algérie fêtait le 23e anniversaire de son indépendance. Des enfants de chouhada qui s’étaient constitués en associations non légalisées, car indépendantes des appareils du pouvoir et du parti unique, décident de célébrer cette journée en déposant des gerbes de fleurs sur les carrés des Martyrs, en marge des festivités officielles. Le pouvoir intervient et décide de mettre un terme à cette nouvelle forme de « subversion » : plusieurs enfants de chouhada sont arrêtés à Tizi-Ouzou, Alger, Chlef et Ténès. Présentés au parquet de la Cour de sûreté de l’Etat de Médéa, ils seront écroués à la prison de Berroughia.

Pour avoir pris leur défense et dénoncé le scandale, des membres fondateurs de la première Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme, créée quelques jours auparavant, et des militants du Mouvement culturel berbère seront arrêtés et présentés devant la même juridiction d’exception.

Après un procès mémorable qui a duré du 15 au 19 décembre 85 devant la Cour de sûreté de l’Etat, le verdict tombe : des peines allant de 6 mois à 3 années de prison ferme sont prononcées. Les condamnés, au nombre de 22, sont alors éparpillés sur plusieurs établissements pénitentiaires. Six d’entre eux, condamnés à 3 années de prison, seront transférés au sinistre pénitencier de Tazoult-Lambèse pour y subir un « programme spécial de rééducation ».
J’étais parmi ces six condamnés qui découvriront cet Alcatraz sous développé. J’ai passé 11 mois (du 02 janvier 1986 au 02 décembre 1986) dans ce monde hors du temps et de l’espace.

Le document qui va suivre est une lettre que j’avais adressée, le 07 mars 1987, après mon transfert à la prison de Constantine, à M. Mohamed Chérif Kherroubi qui venait de succéder à M. Boualem Baki à la tête du ministère de la Justice.
Malgré l’insistance de plusieurs amis, j’ai hésité à publier cette lettre ou à livrer un quelconque témoignage sur une « expérience » traumatisante. Sans doute, par souci de ne pas cultiver un quelconque syndrome de « nouveau Moudjahid ».
Cependant, après la « spectaculaire » évasion de 900 détenus le mois dernier, j’ai acquis la conviction qu’il fallait témoigner et établir une relation entre les moyens mis en œuvre pour tenter de briser les militants de la démocratie et des droits de l’Homme, et les complicités qui ont permis à des terroristes de prendre la clé des champs, à partir d’un pénitencier réputé imperméable. Autrement dit, les méthodes médiévales et les hommes de main utilisés pour « rééduquer » les démocrates ne constituaient-ils pas déjà les prémices de sympathies intégristes qui allaient se révéler, quelques années plus tard, comme de redoutables complicités ?
C’est pour cela que j’ai décidé aujourd’hui de témoigner en publiant cette lettre dans son intégralité.
Des faits y sont rapportés. Certains de ces faits sont aujourd’hui encore vérifiables. Des noms sont également cités. Si la publication de cette lettre devait susciter des mises au point ou des démentis, que leurs auteurs éventuels sachent que leurs réactions sont les bienvenues.

Arezki Aït-Larbi pour Kabyles.net

Monsieur le ministre,
Avec un optimisme excessif ou peut-être une bonne dose de naïveté, j’avoue avoir interprété votre arrivée au département de la Justice comme un signe de la volonté de mettre un terme ou, tout au moins, d’accorder quelque attention à des pratiques qui risquaient d’engager lourdement la grandeur d’un pays et la crédibilité de ses institutions. Il me paraît inutile de vous rappeler les motivations de notre condamnation, ni celles qui avaient dicté mon transfert - avec cinq de mes camarades [1]- sur Lambèse pour nous y faire « rééduquer ». Tout observateur un tant soi peu objectif n’aura pas manqué de mesurer les conséquences que peuvent engendrer les instincts à fleur de peau quand ils tiennent lieu de démarche politique. S’affirmer berbérophones et démocrates, voila une « hérésie » qui nous désigne tout naturellement comme abcès de fixation de l’intolérance et de l’ostracisme ambiants. Votre prédécesseur [2] a dramatiquement illustré cet esprit qui a abouti, d’abord et avant tout, au discrédit d’une institution dont la mission théorique est le respect du droit.
Cependant, si vos différentes déclarations, largement rapportées par la presse nationale, se voulaient annonciatrices de réformes nécessaires à la dramatique situation de la condition pénitentiaire dont avez hérité, force est de constater, une année après votre prise de fonctions, que Lambèse vit dans la continuité de « dépassements » qui défient quotidiennement les valeurs les plus élémentaires de toute société régie par le droit.

Monsieur le ministre,
Justifiée ou arbitraire, une peine d’emprisonnement est supposée être une privation de liberté physique, soumise au contrôle de la loi. Si des dépassements inhérents au maintien d’une nécessaire discipline à l’intérieur des prisons peuvent, à la limite, être considérés comme inévitables, il faut convenir que, lorsque des pratiques contraires au droit et à la morale la plus élémentaire sont érigées en « programme de rééducation », cela relève d’une pathologie que tout patriote ne manquera pas de dénoncer, avant que l’ensemble du corps social ne soit rongé par la gangrène.

Dire que Lambèse est un camp de concentration médiéval ne procède malheureusement pas d’un glissement de langage, ni du délire de quelque « élément marginal en mal de Goulag ». Notre séjour parmi les relégués a eu cependant le mérite de révéler l’ampleur des dégâts que peuvent engendrer la haine et une mentalité sclérosée dont le respect du droit et de la morale est loin de constituer la principale vertu. « Le délit politique n’ayant pas de place en Algérie [3] » , ce n’est pas un hasard si, par le biais d’un raisonnement bien singulier, nous étions devenus des « spéciaux [4] » que l’on traitera de la même manière que les pires criminels de droit commun. Ce n’est pas un hasard non plus si les piliers de ce sinistre mouroir récitent avec fierté la liste de tous les prisonniers politiques qu’ils ont eu à persécuter. Certains de ces ex prisonniers politiques, dont l’engagement pour l’indépendance du pays n’est plus à démontrer, occupent aujourd’hui une place incontestable dans l’histoire du mouvement national. Ce n’est pas un hasard enfin si la triste « carrière » de ces « rééducateurs » a commencé au service de l’administration pénitentiaire coloniale, avant leur reconversion, aujourd’hui, en militants zélés du FLN, dont la « compétence » et « l’engagement » destructeurs méritent d’être cités en exemple.
Les faits étant têtus, les discours ne peuvent occulter indéfiniment la triste réalité d’un « établissement » voué à la destruction physique et morale de tous ceux qui refusent d’abdiquer leur citoyenneté.

Monsieur le ministre,
1- Que diriez-vous des centaines de détenus qui avaient passé l’hiver 85/86 avec 3 couvertures pour toute literie, sans paillasse ni chauffage ? « Nous n’avons pas les moyens ! » dira la direction de Lambèse. Ceci ne l’empêchera pas de procéder à la distribution de couvertures neuves à tous les détenus, la veille de votre visite (reportée semble-t-il). Pour les décors de la mise en scène télévisée sans doute.

2- Que diriez-vous d’un parloir où les détenus s’entassent à plusieurs dizaines, séparés de leur famille par deux grillages, entre lesquels circulent des gardiens qui ne se gênent pas pour s’immiscer, de façon grossière, dans des tentatives de discussions strictement familiales ? J’ai vu les enfants du chanteur Ferhat M’henni, dont l’aîné n’a pas encore 14 ans, essayer vainement d’entendre quelque parole rassurante de leur père, ou de l’apercevoir. Est-ce là la meilleure image à donner de leur pays à ces enfants dont le seul « crime » a été d’avoir un père qui a décidé d’assumer pleinement sa citoyenneté ? Même ce « spectacle » n’a pas réussi à faire vibrer le moindre remords dans la conscience des geôliers qui se retrancheront derrière les « directives de Monsieur Sallat [5] » . Quant à ce dernier, il dégagera sa responsabilité en invoquant « les services de sécurité qui ont conçu les plans du parloir ».

3- Que diriez-vous de ces « gestionnaires » habitués à faire leur marché hebdomadaire dans les paniers ramenés par les familles des détenus ? Au mépris de toute réglementation, certaines denrées sont « saisies » en fonction des pénuries sur le marché. Exemple significatif : deux semaines avant le Ramadan 86, une note émanant du chef de détention invitait les prisonniers à faire venir, (exceptionnellement pour cette période), du café et du poivre noir particulièrement rares à l’époque. Plusieurs quintaux de café et des dizaines de kilos de poivre, ramenés par les familles devaient être « saisis » et prendre une destination « inconnue ». De l’avis même de certains gardiens, honnêtes ou sans doute frustrés de n’avoir pas eu leur par du butin, le scénario procède d’une tradition annuelle depuis bien longtemps déjà.
A mes protestations devant cet abus de pouvoir doublé d’un détournement caractérisé, le surveillant chef répondra : « vous me demandez de respecter la loi, alors que le sommet de la hiérarchie donne l’exemple de sa violation. Ici, à Lambèse, une seule loi est valable : la mienne ! » Je dois reconnaître, à sa décharge, que le cynisme de son raisonnement n’est pas dénué d’une certaine logique.

4- Que diriez-vous de la main-d’œuvre pénitentiaire utilisée dans des intérêts privés ? De somptueuses villas ont été construites par la sueur des prisonniers, sans aucune contrepartie. D’autres prisonniers sont employés comme domestiques dans les foyers de certains responsables.

5- Que pensez-vous de l’interdiction de la langue berbère au parloir ? Pour avoir refusé de nous soumettre à cette nouvelle manifestation de haine et d’ostracisme, nos familles avaient été refoulées à deux reprises, en janvier 1986, sans nous avoir vus. Le juge d’application des peines et le procureur général de Batna devaient se relayer pour donner un caractère juridique à cette forfaiture, en soutenant que les seules langues admises - par qui ?- sont l’arabe et le français ! Le berbère ne peut être perçu que comme une excroissance contre-nature, car « c’est une création du colonialisme ! ». Le colonialisme ayant décidément bon dos, même à posteriori chacun essaie de se rattraper comme il le peut.

Si l’administration avait fini par céder devant notre détermination, je viens d’apprendre que notre camarade Abboute Arezki, pour lequel l’enfer de Lambèse n’est pas terminé, a eu droit à 3 jours de cachot dernièrement, pour avoir communiqué avec son épouse dans sa langue maternelle.

6- Que diriez-vous de ce médecin de la prison (le Dr Lounès), qui ne se présentait qu’une fois par semaine pour « examiner » plus de 150 malades en moins de 2 heures ? Et des médicaments périmés depuis longtemps, qu’on n’hésite pas à administrer aux malades quand ils ont la chance d’accéder aux soins ?
A la vue des traces encore visibles sur mon dos des sévices auxquels j’avais été soumis dès mon arrivée, le Dr Lounès me conseillera d’obéir à mes gardiens, pour éviter à l’avenir pareille mésaventure, et refusera de me délivrer le certificat que je sollicitai. Pour avoir protesté contre ces pratiques contraires à la déontologie et à l’éthique médicales, on me prescrivit 5 jours de cachot de condamné à mort, tout nu, en janvier 1986, avec un morceau de pain rassis et un demi litre d’eau par 24 heures, pour tout repas. Et je devais m’estimer heureux car, je ne sais par quel miracle, on m’avait épargné la douche glacée biquotidienne et le matraquage matinal qui font partie du programme « normal » des punitions. Je devais comprendre plus tard la gravité de mon « crime » : le Dr Lounès est le gendre d’un personnage influent du parquet de Batna. Ce qui lui suffit largement en matière de compétence professionnelle et de garantie morale.

7- Que diriez-vous de ces détenus qui avaient été mis aux fers, sans nourriture ni eau durant plusieurs jours, pour avoir été surpris, pendant le Ramadan 86, en train de fumer discrètement dans leur cellule individuelle ? Ce qui, en d’autres pays et sous d’autres cieux s’appelait « inquisition », est devenu dans notre pays, par le biais d’un euphémisme mystificateur, « rééducation religieuse ».

8-Que diriez-vous de ces jeunes manifestants de Constantine, arrêtés en novembre dernier, condamnés dans des conditions plus que discutables et qui devaient subir les sévices et les humiliations les plus dégradants dès leur arrivée à Lambèse ?
Pour des « repris de justice [6] », nous avons vu un grand nombre de lycéens dont l’âge ne dépassait pas les 16 ans ! Convaincus d’être encore dans un commissariat, dont la plupart portaient encore les traces de leur passage, l’un d’entre eux demandera, entre deux sanglots : « quand allez-vous enfin nous emmener en prison ? » croyant sans doute y voir la fin de son cauchemar.
Devant mes protestations, le chef de détention invoquera le zèle de ses subordonnés, avant de promettre que cela ne se reproduirait plus. Effectivement, le deuxième convoi, arrivé quelques jours plus tard, se fera massacrer à huis clos !

9- Que diriez-vous du détenu Haroun Mohamed (condamné à perpétuité par la Cour de sûreté de l’Etat en 1976), qui avait eu à subir toutes sortes d’humiliations et de traitements inhumains pour avoir, semble-t-il, fait parvenir une lettre à la presse internationale dans laquelle il aurait relaté ses conditions de détention ? Son dernier cauchemar a été un isolement total dans un cachot, durant 15 mois. Il en sortira malade mental en septembre 1986.
Devant mes protestations pour une nécessaire prise en charge médicale et psychiatrique, on me répondra dans un grognement : « c’est ce qui arrive aux fortes têtes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Avis aux amateurs ! Car, à Lambèse, ceux qui refusent de plier, on les brise. ».

10- Que diriez-vous de ces malades qu’on laisse mourir la nuit, dans leur cellule faute de soins ? C’est tout naturellement qu’un sergent, attiré par les cris d’un agonisant, lui conseillera « de ne pas oublier la Chahada, pour mourir musulman ! » Le lendemain, il était « musulman ». C’est-à-dire mort.
Devant mes protestations, on me répondra cyniquement que « c’est là le seul moyen de distinguer un vrai malade d’un simulateur ! » Un autre « simulateur », BOUDELLAL Bouziane, diabétique pourtant connu, devait succomber dans l’indifférence générale, à la suite d’un coma hypoglycémique, sans avoir reçu le moindre soin.

11- Que diriez-vous d’une infirmerie réservée aux « délits économiques [7] » et autres prisonniers non malades mais « ayant les moyens », alors que ceux qui souffrent n’y sont admis qu’exceptionnellement ?
Devant mes protestations, on m’y proposera une chambre confortable ! Le problème ne se posant pas pour moi en termes d’hôtellerie, je devais décliner l’offre et rester dans ma cellule glaciale, parmi les relégués.

12- Que diriez-vous de ces détenus qui ont dû succomber à des sévices ? Combien de véritables assassinats ont été déguisés en « mort naturelle » ou en « suicide » ? Il ne s’agit là que d’une rumeur insistante colportée par les prisonniers et confirmée par certains gardiens. Je n’ai malheureusement aucune preuve pour m’avancer là dessus avec certitude.

13- Que diriez-vous du détenu AÏSSAOUI Brahim amputé des deux pieds à la suite d’une gangrène consécutive à un long séjour dans un cachot humide, tout nu, en février 1986 ?
Devant mon indignation, l’administration finira par admettre que « si le cachot existe, il faut bien qu’il serve à quelque chose ! » Et d’ajouter : « vous êtes ici pour une noble cause ( !), pourquoi défendez-vous des criminels ? » Ayant été le témoin oculaire de l’évolution clinique de cette gangrène qui devait aboutir à la mutilation, on m’avait épargné la thèse du « détenu qui s’est blessé les deux pieds ( !) en essayant de se couper les ongles avec un morceau de métal ! », explication qui avait été avancée par ailleurs.

14- Que diriez-vous d’un autre jeune détenu - BOUDINE Ahmed - démuni d’une partie de la boite crânienne, le cuir chevelu reposant directement sur les méninges, à la suite d’un coup de barre asséné par un gardien du sinistre « comité d’accueil » ? Comme son nom ne l’indique pas, le « Comité d’accueil » est le groupe de gardiens chargés de recevoir les prisonniers à leur arrivée, à coup de barres de fer et de tuyaux pour leur donner un avant-goût de ce que sera leur détention. Nous avons dû en faire la connaissance le jour de notre transfert à Lambèse, le 02 janvier 1986, et le chanteur Ferhat M’HENNI en gardera les séquelles pour le restant de ses jours, son nez ayant été brisé.

Monsieur le ministre,
Croyant qu’il s’agissait là de pratiques intolérables, relevant de la perversion de subalternes assurés jusque-là de l’impunité, plutôt que d’un système élaboré, codifié et cautionné à un niveau supérieur, nous avions porté certains de ces méfaits à la connaissance de l’ancien directeur général de l’Application des peines SALLAT, par le biais de nos familles, et de son adjoint venu à Lambèse, en mars 1986, pour s’assurer que notre « rééducation » était en bonne voie.
Ajoutant la mauvaise foi à la forfaiture, le premier se contentera d’un de ces démentis dont il a le secret, voyant dans notre démarche « le résultat du délire d’éléments marginaux en mal de Goulag ! » Il se vantera, en privé, d’être le héros national qui allait briser « ces berbéristes, fossoyeurs de l’unité nationale ! » Fantasme, maintenant bien connu, de tous les retardataires d’une guerre qui ont trouvé dans notre affaire l’aubaine d’une nouvelle croisade, qui leur permettrait de se refaire une virginité patriotique, et occulter ainsi la tare d’un passé qui se trouve loin d’être particulièrement glorieux. Quant à son adjoint, il répondra froidement à l’un d’entre nous : « nous sommes en Algérie et pas en Amérique. Et puis ce ne sont que des détenus !! » Comme si l’Algérie était frappée d’une malédiction qui justifierait la violation des valeurs qui constituent le fondement de toute société civilisée. Comme si le respect d’u minimum de légalité était une perversion « impérialiste » contre laquelle il faudrait nous prémunir. Comme si, enfin, l’horreur d’un crime puni pouvait justifier celle d’un autre qui ne risque pas de l’être, parce que drapé du manteau de la « justice ».
Ecoeuré par tant de cruautés qui avaient eu pour théâtre, je vous le rappelle, l’Algérie des années 80, révolté par la démission et l’anesthésie des consciences à un niveau aussi élevé de la hiérarchie, je décidai, en octobre 1986, de saisir par lettre les responsables locaux de Lambèse (le directeur et le chef de détention), en insistant notamment sur :
- La gravité des faits (détournements, corruption, tortures et mutilation de prisonniers ...) qui engageaient leur responsabilité pénale.
- Se retrancher derrière « le faible niveau des gardiens » et « les directives de Monsieur SALLAT » n’était pas un argument juridiquement valable, même s’il avait contribué à leur donner bonne conscience à peu de frais.
- « La loi était au dessus de tous », du moins officiellement.
- « L’esprit de famille qui avait prévalu et les mesures draconiennes prises pour garantir le huis clos de telles horreurs risquaient, à l’avenir, de pas être « efficaces ».
- Enfin, la nécessité d’un fonctionnement plus moral de l’établissement qui ne relevait nullement de considérations matérielles ou « d’insuffisance de budget ».

Devant les preuves accablantes dont j’avais fait état (faits précis, noms des victimes etc. ...), le directeur de Lambèse devait me recevoir durant deux heures environ, « à titre amical » ! Après avoir confirmé les méfaits exposés, il me fera part de son impuissance, malgré sa volonté de changement, face à des habitudes trop bien ancrées. Il devait me conseiller une fois de plus de « ne pas mêler de ce qui ne me regardait pas », avant de s’engager à effectuer toutes les démarches nécessaires pour permettre mon transfert sur Alger, et à améliorer les conditions de mes camarades, « maintenant que SALLAT est parti ».

Au cours de l’audience, ma cellule avait été minutieusement fouillée, à mon insu. Croyant mettre la main sur les preuves éventuelles de sa compromission, ainsi que les noms de mes informateurs aussi bien parmi les détenus que les gardiens, le chef de détention [8] ordonna la saisie de tous mes manuscrits : notes de lecture, courrier pourtant visé par la censure, projet d’une lettre destinée à votre ministère etc..... Même mes cours de médecine n’avaient pas été épargnés par cette mise à sac ; je ne les reverrais jamais.
Le lendemain, le même chef de détention devait me convoquer pour une mise en garde sans équivoque : « j’ai eu affaire à plus fort que vous et j’ai toujours fini par leur casser les reins. Mon erreur a été de vous éparpiller parmi les relégués, ce qui a facilité votre enquête. J’espère que vous avez fini par comprendre que j’ai les moyens de briser les fortes têtes, et j’ai le feu vert, surtout en ce qui vous concerne, toi et te camarades. Regardez HAROUN Mohamed ; son état devrait vous donner à réfléchir ! Sachez que JE PEUX VOUS FAIRE DISPARAITRE à n’importe quel moment, et personne ne pourra témoigner pour vous, comme vous essayez de le faire pour les autres. LES ACCIDENTS ET LES SUICIDES, ça arrive dans toutes les prisons du monde ! »...
Informé des moyens diaboliques par lesquels il avait brisé d’autres empêcheurs de torturer en rond, avec la bénédiction de ses supérieurs, informé des conséquences que pourraient engendrer les réflexes d’un criminel démasqué, conscient du danger réel qui nous guettaient mes camarades et moi, j’avisai discrètement ma famille venue me rendre visite quelques jours plus tard. Dès le lendemain, mon frère tirera la sonnette d’alarme en adressant un télégramme urgent au directeur général d’Application des peines, au wali et au procureur général de Batna, pour attirer leur attention sur les menaces dont nous avions été l’objet. Inutile de vous rappeler que cela n’a pas donné lieu à la moindre réaction, les différentes autorités ayant conclu sans doute à l’expression d’un banal complexe de persécution, ou de quelque syndrome du reclus.
Le 02 décembre 1986, je devais être transféré à la prison de Constantine, où je me trouve actuellement.

Monsieur le ministre,
Au risque de décevoir les promoteurs du « programme spécial de rééducation » qui avait été élaboré à notre intention, je peux vous assurer que notre « séjour » à Lambèse, au milieu des relégués, n’a fait que renforcer notre conviction quant à la nécessité du prix à consentir pour le respect de la dignité de l’Homme dans notre pays. Durant cette période, nous avons pu mesurer toute l’ampleur des dégâts que peuvent engendrer l’intolérance, la haine et l’esprit vindicatif quand ils se veulent démarche politique, et la profondeur de l’abîme à partir duquel il faudra repartir pour aboutir au minimum acceptable en matière de traitement des prisonniers dans notre pays.
Lorsque l’arbitraire est érigé en règle, lorsque le respect d’un droit est perçu comme une faveur ou la juste récompense de la soumission, lorsque le réflexe tient lieu de réflexion, il faut convenir que cela procède d’une dépravation qui rappelle une triste époque que nous croyions à jamais révolue.
J’ai tenu à vous écrire pour attirer votre attention sur des « dépassements » dont nous avions été, mes camarades et moi, les spectateurs impuissants, quand nous ne les avions pas subis dans notre chair et parfois notre dignité, en m’efforçant d’y voir le résultat de votre ignorance des réalités du terrain, plutôt que la volonté d’occulter par le discours ce qui ne peut être moralisé dans les faits. Mais, j’ai tenu surtout à vous écrire parce que le triste bilan de la gestion schizophrénique de votre prédécesseur, et son excitation particulière dans notre affaire constituent, à mon sens, l’exemple à ne pas suivre en matière de détournement de l’autorité que confère une fonction officielle pour assouvir des instincts pervers.

La dilution des responsabilités dans la clandestinité ayant été le meilleur garant de la forfaiture qui a permis l’expression de ce machiavélisme sous développé dans ses manifestations les plus abjectes, il appartient désormais à tout un chacun d’assumer les conséquences de ses actes, à défaut de les moraliser. Je vous rappelle que vous êtes maintenant ministre de la Justice, et qu’à ce titre, il est un minimum de normes juridiques que vous êtes censé connaître, et donc tenu de faire respecter, même si les prérogatives légales d’une fonction ne recouvrent pas toujours les attributions réelles de celui qui la détient.

Les discours lénifiants ne suffisent plus pour occulter le drame d’une situation, qui interpelle chaque jour la conscience de tout patriote qui croit en une Algérie digne du sacrifice de ses martyrs et des aspirations étouffées de son peuple. Le respect de la dignité de l’Homme et de ses droits imprescriptibles ne saurait se réduire aux techniques habituellement mises en œuvre pour en camoufler les violations quotidiennes.
Votre prédécesseur y a perdu son âme.
Il est encore temps de sauver la vôtre.

Prison de Constantine, le 07 mars 1987

AÏT-LARBI Arezki
Numéro d’écrou : 9620

Notes

[1] Arezki Abbout, Saïd Doumane, Ferhat M’henni, Ali-Fewzi Rebaïne et Saïd Sadi.

[2] M. Boualem Baki.

[3] Parlant de cette affaire devant un parterre de magistrats, en septembre 1985, M. Boualem Baki déclare : « le délit politique n’a pas de place dans notre pays. Ces gens sont des criminels de droits commun ».

[4] « Spéciaux » : terme utilisé dans les documents officiels de l’administration pénitentiaire pour désigner les prisonniers d’opinion.

[5] M. Sallat : Directeur de l’application des peines au ministère de la Justice.

[6] Lors des événements de Constantine de l’automne 1986, des centaines de jeunes lycéens condamnés « en flagrant délit » étaient présentés par les autorités et la presse nationale comme des « délinquants, repris de justice ».

[7] Cadres d’entreprises publiques condamnés pour détournement de fonds

[8] Il s’agit de M. Mohamed Latrèche, dit « Hama », qui sera promu directeur de Lambèse en 1989.

 
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à ecrit le 22 mai 2007 à 07:39

Aucun commentaire, sinon le silence comme trait d’union avec leurs memoires. Ces douleures sont celles de l’Apartheid qu’endure la kabylie depuis longtemps, font notre base ethique et notre serment.

kaci

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Boucle Dor à ecrit le 22 mai 2007 à 09:53
La honte de l’humanité, la déchéance complète, la moralité totalement absente, même les animaux ne font pas çà. La perversion à TOUS les niveaux caractérise ces déchets de l’Humanité que même leur religion n’arrête pas.

Répondre à Boucle Dor

 
MESSAOUD à ecrit le 23 mai 2007 à 00:39
qu’on me dise pas"on ne savait pas "surtout !tout le monde en algerie a entendu parler de lambes ou barwaguia !meme ceux qui n’y ont pas sejourné on entendu parler,quand au matons de service ils sont partout pareils,meme si tu vas en garde a vue pou 24h,ils sont aussi cons et arrogants !j’ai sejourne une semaine a cavaignac a alger ....je ne vous dit que ça on encourgerais presque les barbus a les trucider !bien sur c’est loin de ce qu’ont subis arezki,ferhat et tant d’autres,

Répondre à MESSAOUD

 

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Kabyliste à ecrit le 22 mai 2007 à 16:04

Le Kabyliste que je suis ne peut que se prosterner devant la bravoure, l’abnégation et le patriotisme de gens comme Arezki Aït-Larbi.

Allez Mr Sallat, soyez aussi courageux que l’auteur de ses lettres et défendez-vous ? Vous avez bien porté plainte pour diffamation ou je ne sais quelle autre terme juridique á l’algérienne ?

Soyez la moitié de l’homme qu’est Arezki Aït-Larbi et dites nous que ce qu’il a raconté dans ses lettres est faux !

Pauvre mesquin ! Et dire que toute l’Algérie est dirigée par des balayeurs comme vous !

Pauvre de nous.

Soyons nombreux demain au tribunal et montrons á ces serviettes du pouvoir que nous sommes toujours vivants.

Kabyliste

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mohand à ecrit le 22 mai 2007 à 19:20

Je tiens à vous saluer Mr Aït Larbi pour votre témoignage, profondément digne, et ceux malgré les horreurs que vous avez vu et subis. Je respecte profondément votre courage, qui honore autant le peuple algérien que le peuple amazigh. Puis-je faire le voeux que c’est grace à des gens comme vous qu’un jour, l’Algérie sera enfin un pays respectueux des droits de l’homme et de son peuple.

Cordialement

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Assirem à ecrit le 22 mai 2007 à 22:10
La lecture de ce témoignage restera graver dans ma mémoire. Contrairement à ce que peuvent penser certains, rien n’a changé en Algerie depuis cette époque. La bravoure et le courage de ces détenus mérite notre attention. Un devoir de mémoire et d’autres initiative de ce genre doivent être mis en oeuvre pour insufler la réalité et la vérité aux personnes encore en état de sommeil profond. Je remerci la victime de cette barbarie d’avoir porté son témoignage et d’avoir ainsi renforcer ma volonté de continuer à oeuvrer pour une liberté et un souffle de démocratie dans cette terre qui nous es à tous trés cher.

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à ecrit le 23 mai 2007 à 07:57
Merci pour l’article qui décrit très simplement la triste réalité. Cela me rappelle, hélas... une journée du chapitre de ma jeunesse perdue...un oeuil au beurre noir, une cote fêlée sans mentionner les autres humiliations .. au Central du Bd Amirouche a Alger. Faute : trop lent a avaler un petit sandwich pris ...."a la sauvette un certain jour de Ramadan !".... Petit gâteau a la lecture de votre article..mais c’était deja bien avant 1985... quand le régime du Colonel .....Boukherouba ... n’avait qu’a peine... 3 ans et du tout debut de la politique d’inquisition..... de cette pouriiture au pouvoir !! Souvenirs...souvenirs..souvenirs !!! Encore une fois Merci.. !!! Un Kabyle en exil..... dont la durée va bientot atteindre... quatre lonques décennies.. !!!

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Azwaw à ecrit le 23 mai 2007 à 09:41

Bonjour,

Est-ce que quelqu’un peut nous dénicher les coordonnées de M. Sallat (adresse, numéro de téléphone, e-mail..) et nous les donner ici ? je vous en serai très reconnaissant merci.

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amnay à ecrit le 23 mai 2007 à 16:10
il faut écrire un livre.

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GAME OVER FOR THE SYSTEME
GAME OVER à ecrit le 23 mai 2007 à 17:48

ça ne sert à rien de demander les coodonnées de ces salauds, ils vont payer le reste de leurs vie soit par maladie soit par cancer soit par une malédiction.

Dieu ne pourra jamais pardonner à ces tortionnaires, tôt ou tard L’ALGERIE va basculer vers la démocratie c la seule et unique issue pour ce pays.

Moi je suis fier, des hommes comme LOUNES, AIT LARBI, FERHAT, SAID, BACHA,MAMMERI,.........

Les pionniers de la démocratie en ALGERIE et aujourd’hui des marrionettes s’invitent ou s’autoproclament démocrates et ils n’ont d’ennemis que leurs fréres j’espere qu’ils vont se resaisir sinon le peuple saura quoi faire.

Dire que ces gueux seront traduit devant la justice et répondront de leurs actes et ils seront comdamnés comme c’était le cas pour plusieurs milliers de personnes innocents ce qu’on appelle l’INJUSTICE ALGERINNE.

AFUS DEG FUS LE COMBAT CONTINU, LA VICTOIRE EST PROCHE

DALCO Holmo BRUXELLES

A vous les hommes

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Kabyliste à ecrit le 24 mai 2007 à 02:28

Bizarre kamime que tous ces prisonnier de la démocratie soient tous des kabyles !

La justice algérienne rend son verdict au nom du Dieu que tu évoques. Qui va-t-il écouter ? Toi ou la puissante justice algérienne ?

STP, ne mélange pas tout et n’importe quoi.

Inutile de se consoler avec une éventuelle justice divine. Cette justice était bonne pour nos parents analphabètes. J’espère que nous savons un peu mieux.

Kabyliste

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GAME OVER FOR THE SYSTEME
GAME OVER à ecrit le 24 mai 2007 à 09:29

Ce n’est pas seulement les kabyles qui ont fait de la prison il y’en a d’autres monsieur le kabyliste.

Tu sais que je ne mélange pas et je ne dit pas n’importe quoi, soit on est démocrate soit on ne l’est pas.

J’ai répondu à MASS AZWAW qui demande le numéro de téléphone du sieur SALLAT, pour moi répondre à ces bourreaux par la violence n’est pas la meilleure solution dans ce cas c l’intelligence qui doit primé et non pas les methodes ou la roulette russe.

Combien de crimes et je te parle en connaissance de cause monsieur le kabyliste n’ont pas élucidés, combien de disparus,....

Mais est ce pour toi répondre à la violence par la violence est la solution, prochainement je n’exlu l’usage de la force dans le cas ou le pouvoir en place ne cédera pas, tu vois bien que la KABYLIE est une poudriére, il suffit d’un fusible qui saute et tout va avec alors prenons les choses plus sérieusement et ne me dit pas que l’algérie de 62 et la même que celle de 2007 ; il reste beaucoup de choses à faire, contourner d’autres intelligement et politiquement même si des fois nos politiciens démocrates doivent prendre des décisions, politiquement ne soit pas correcte .

Hélas, on est devant des tueurs et des monstres et ne me dit pas que c aux politiciens de régler à eux seuls le probléme si le peuple ne suit pas.

AFUS DEG FUS KABYLISTE

DALCO Holmo BRUXELLES

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