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Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

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En ces temps troubles de farces électorales, dans les pays d’Afrique du Nord, il est bon de relire ou de découvrir ce texte d’Octave Mirbeau publié en 1888. L’auteur, fervent adepte du politiquement incorrect, entreprend d’analyser l’électeur qui, méprisé par ses élites, estime pourtant exercer une quelconque souveraineté et s’empresse, par un vote illusoire, de cautionner ses propres bourreaux...

Une chose m’étonne prodigieusement - j’oserai dire qu’elle me stupéfie - c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?

Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons.

Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l’Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s’obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire l’être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l’électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer - ô folie admirable et déconcertante - des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l’électeur « qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu’une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c’est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes, et Baudry d’Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?... Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

Qu’est-ce qu’il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.
Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge.

Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.

Gustave Mirbeau, "La grève des électeurs" paru dans le Figaro le 28 novembre 1888.

Vos commentaires

  • Le 27 mai 2012 à 09:13, par Mokrane
    En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

    Particulièrement bienvenu ce revigorant article qui n’a pas pris une ride depuis 1888.

    Cependant, par rapport aux élections françaises dont parle Mirbeau, les algériennes présentent une petite spécificité locale que le génie de Mirbeau n’avait pas anticipé, celle d’avoir été toujours fraudées, ce qui au final ajoute de la force de son argument.

    Aux dernières nouvelles, celles de cette année viennent d’acquérir dimension nouvelle : celle de la farce !

    En effet, trois semaine après le scrutin, les bouderies et les fâcheries du Marabout de Lausanne et de la Passionaria Louisa, les résultats sont revus et corrigés : on parle de 7 députés pour la zaouïa en plus (soit un tiers du premier quota) et je ne sais combien pour les Travailleurs-Baltaguis !

    Histoire d’ajouter le ridicule à la compromission !

    Il faut juste espérer que les nouveaux promus du FFS ne figurent pas sur la liste de la purge sévère que le Zaïm a annoncée.

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  • Le 28 mai 2012 à 06:00, par human
    En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

    Un exemple pour illustrer les écrits de Mr, en France à chaque élection nous avons en moyenne entre 20 à 30% d’abstentionnistes ou votant blancs voir plus pour certaines élections. Une tranche importante des électeurs ne se reconnait pas dans les partis qu’on lui propose. Au décompte des résultats ils ne sont ni comptabilisé ni pris en compte et pourtant on connait leur taux !
    Moralité, à chaque élection nous donnons un chèque en blanc à tous ces partis si l’on tient compte de l’abstention et du vote blanc que l’on intègre dans le taux totale mais dont le poids n’est jamais pris en compte au résultat final !
    Les dernières élections en Algérie sont un exemple parfait de ce tour de passe passe « démocratique ! »

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    • Le 28 mai 2012 à 10:42, par Anti-Mahommerde
      En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

      @himar,

      Tu es vraiment un lobotomisé khoroto de muslim mahommerdiste ! Tu compares les abstentions en France a ceux de l’âne – je ris ! Un pays démocrate et civilise où chaque voix compte a ton Algeristan, a une dictature arabo-muslimo-tmenyiko !! Tu n’es pas sérieux khoroto !?
      Les élection dans ton âne – je ris depusi 62 sont une insulte a ce procédé démocratique inventé par les kouffar civilisés ! Toi le muz khoroto, tu parles d’election et de démocratie en âne -je -ris ! As tu vu le nom du site là-haut ?!! Tu es vraiment débile mec, j’hallucine et tu oses encore l’ouvrir sur ce forum devant les kabyles !
      Terwir elaar umazal !

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      • Le 28 mai 2012 à 16:21, par human
        En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

        Aboyeuse, t’as raison regarde en haut et lis moi le sujet mais c’est vrai qu’il faut respirer K.net comme toi pour se sentir vivre, désolé l’aboyeuse mais le sujet ne concerne pas un pays mais un processus.
        C’est vrai tu lorgnes plus mes commentaires que le sujet, c’est tout à mon honneur mais là la mule t’as aboyé trop vite, t’es encore passé à côte d’ un suicide !

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        • Le 29 mai 2012 à 15:13, par Anti-Mahommerde
          En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

          @himar,

          Au dessus himar, y a pas marqué www.khoroto-arabo-muslimo.net. Tu es sur un site kabyle, on en a rien a foutre de ton âne - je ris ou de ton mahommerde et son allah, tu n’as toujours pas compris khoroto ?

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          • Le 30 mai 2012 à 13:35, par human
            En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

            Aboies, tes fréres kabyles musulmans jugeront, jolie mascotte !
            Dans le même genre tu trouveras sans aucun effort, www.crétinsdumonde.org

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            • Le 30 mai 2012 à 14:05, par anti-Mahommerde
              En réponse à : Gustave Mirbeau : "Grève des électeurs"

              @himar,

              Mort de rire la réponse d’un himar cora-niqué ara-abaisé, ce ne sont pas mes frères mais mes compatriotes et j’en ai pas de proches muslims , on forme pas une ‘’ouma’’ nous les kabyles et on appartiendrait jamais a ta ‘’ouma’’ mahométane ! Dans le crétinisme, l’imbécilité et la stupidité, vous êtes les maitres du monde.
              Les muslim en kabylie vont finir par découvrir mahommerde et son dogme stupide, croit moi il va pas rester longtemps ton allah et son mahommerde les deux arabes qui foutent la merde en Kabylie.
              Khoroto, nighak terwir elaar et tu en redemandes !

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