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L’art de bâiller

mercredi 2 mai 2012, par Marika

Un chien qui bâille au coin du feu, cela avertit les chasseurs de renvoyer les soucis au lendemain. Cette force de vie qui s’étire sans façon et contre toute cérémonie est belle à voir et irrésistible en son exemple ; il faut que toute la compagnie s’étire et bâille, ce qui est le prélude d’aller dormir ; non que bâiller soit le signe de la fatigue ; mais plutôt c’est le congé donné à l’esprit d’attention et de dispute, par cette profonde aération du sac viscéral. La nature annonce par cette énergique réforme qu’elle se contente de vivre et qu’elle est lasse de penser.

Tout le monde peut remarquer qu’attention et surprise coupent, comme on dit, respiration. La physiologie enlève là-dessus toute espèce de doute, en faisant voir comment les puissants muscles de la défense s’accrochent au thorax, et ne peuvent que le resserrer et paralyser dès qu’ils se mobilisent. Et il est remarquable que le mouvement des bras en l’air, signe de capitulation, est aussi le plus utile à délivrer le thorax ; mais c’est aussi la position de choix pour bâiller énergiquement. Comprenons d’après cela comment n’importe quel souci nous serre littéralement le cœur, l’esquisse de l’action appuyant aussitôt sur le thorax, et commençant l’anxiété, sœur de l’attente ; car nous sommes anxieux seulement d’attendre, et aussi bien quand la chose est de peu. De cet état pénible suit aussitôt l’impatience, colère contre soi qui ne délivre rien. La cérémonie est faite de toutes ces contraintes, que le costume aggrave encore, et la contagion, car l’ennui se gagne. Mais aussi le bâillement est le remède contagieux de la contagieuse cérémonie. On se demande comment il se fait que bâiller se communique comme une maladie ; je crois que c’est plutôt la gravité, l’attention et l’air du souci qui se communiquent comme une maladie ; et le bâillement, au contraire, qui est une revanche de la vie et comme une reprise de santé, se communique par l’abandon du sérieux et comme une emphatique déclaration d’insouciance ; c’est un signal qu’ils attendent tous, comme le signal de rompre les rangs. Ce bien-être ne peut être refusé ; tout le sérieux penchait par là.

Le rire et les sanglots sont des solutions du même genre, mais plus retenues, plus contrariées ; il s’y montre une lutte entre deux pensées, dont l’une enchaîne et l’autre délivre. Au lieu que, par le bâillement, toutes les pensées sont mises en fuite, liantes ou délivrantes ; l’aisance de vivre les efface toutes. Ainsi c’est toujours le chien qui bâille. Chacun a pu observer que le bâillement est toujours un signe favorable, dans ce genre de maladies que l’on nomme nerveuses, et où c’est la pensée qui fait maladie. Mais je crois que le bâillement est salutaire dans toutes, comme le sommeil qu’il annonce ; et c’est un signe que nos pensées sont toujours pour beaucoup dans les maladies ; chose qui étonnerait moins si l’on songeait au mal que l’on peut se faire en se mordant la langue ; et le sens figuré de cette expression fait bien voir comment le regret, bien nommé remords, peut aller à la lésion. Le bâillement, au contraire, est sans aucun risque.

Alain, 24 avril 1923, in Propos sur le bonheur

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