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« Par-delà la Méditerranée » Ernest Fallot

En mer

, par

En mer, 2 mars 1884

Je les écris donc enfin, ces deux mots « en mer », qui sont le commencement obligé de ce journal de voyage, et que je désespérais d’écrire jamais. Lorsqu’on est attaché au lieu que l’on habite par ces mille fils d’une vie d’affaires qui vous enchaînent plus fortement que le plus solide des câbles, on se demande parfois si l’on pourra venir à bout de les rompre tous. Chacun des devoirs journaliers, dont l’ensemble constitue la trame de la vie habituelle, demande, pour être momentanément interrompu, des précautions infinies, des soins qu’on ne prévoyait pas.

Enfin, la dernière amarre a été larguée, comme disent les marins, et, depuis hier, je vogue sur la Méditerranée.

C’est à bord de la Ville de Naples, un des splendides transatlantiques dont s’enorgueillit le port de Marseille, que j’ouvre ce cahier, mollement bercé par un léger roulis. Me voici donc en route pour l’Afrique, ce pays vers lequel me portent depuis si longtemps mes études de géographe et mes rêves de jeune homme. Que de fois, en parcourant les collines boisées de vertes pinèdes qui couvrent nos côtes de Provence, mes regards ont cherché à percer l’horizon qui cache l’autre rive de la Méditerranée ! Que de fois, en contemplant la nappe calme de cette mer d’azur que nous, Méridionaux, nous avons bien le droit d’appeler notre mer, mes pensées se portaient vers son autre rivage, vers ce continent d’Afrique, mystérieux et plein d’attraits !

Encore quelques heures, et je vais y poser le pied. Je contemplerai l’intéressant spectacle de la vieille société musulmane en contact avec la jeune société française, et j’observerai jusqu’à quel point elle a été modifiée par ce contact. Je verrai des Arabes sous la tente et des Kabyles dans leurs montagnes ; je visiterai des Européens aux prises avec le pénible labeur de la colonisation ; je parcourrai des pays étranges, et j’étudierai des mœurs peu connues. Déjà mon cœur bondit en pensant que chaque battement de l’hélice me rapproche de cette Algérie que depuis si longtemps mon imagination s’efforce de me peindre.

C’est à cinq heures précises, avec la même exactitude qu’un train de chemin de fer, que nous avons levé l’ancre. Des nuages transparents couvraient le ciel, d’ordinaire si pur, de la rade de Marseille, et répandaient sur le paysage un ton légèrement grisâtre qui ajoutait à la mélancolie du départ. Nous avons longé les rochers d’Endoume, tout couverts de villas. Avec ma lorgnette, j’ai revu, dans le lointain, Montredon et le sommet escarpé de Marseille-veyre, théâtre de mes promenades de cet été. Le soleil descendait derrière les îles de Pomègue et de Ratoneau, lorsque la cloche du dîner m’a arraché trop tôt à la contemplation de ce paysage familier.

Après le repas, je suis monté sur la dunette. La terre avait disparu ; la lune laissait tomber ses rayons d’argent sur une mer houleuse, et Planier brillait à l’horizon, envoyant de loin au navire ses longs jets de lumière, comme un dernier adieu de la terre de France. J’ai gagné ma couchette, chassé par le froid ; mais je n’ai pas pu y trouver le sommeil. Le grincement des chaînes et la respiration puissante de la machine m’ont tenu longtemps éveillé.

A travers le hublot de ma cabine, je voyais le ciel et la mer comme par une énorme lunette, et je regardais courir sur l’eau la blanche écume des vagues. Ce matin, le soleil s’est levé dans un ciel nuageux, et ses premiers rayons ont glissé sur la mer en la colorant un moment d’une rougeur fugitive, bientôt noyée dans la teinte grise qui envahissait l’horizon tout entier.

Ernest Fallot, « Par delà la Méditerranée » édité en 1887

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